Comme tous les idéaux, celui-ci m'a fait rêver. L'idéalisme a parfois le pouvoir magique d'une drogue qui fait miroiter l'espoir d'un 7e ciel dans une vie faite de banalités.
Pour ou contre la liberté d'expression? La question ne se pose même pas. Mais j'ai mis du temps à voir que derrière cette question, il fallait qu'on s'en pose bien d'autres.
Revenons au tout début ... comme beaucoup ici et ailleurs j'ai vaillamment défendu des initiatives "blogo-citoyennes". Nous n'espérions probablement pas changer le monde.
Je crois que, tout au fond de chacun d'entre nous, il y avait une envie secrète de sentir que nous faisions partie d'un groupe au dessus de la médiocrité et de l'immobilisme. Un beau rêve ne peut que réunir.
Je pense aussi que nous étions tous conscients que cela ne pouvait en aucun cas être véritablement efficace, même si nous ne l'avons jamais avoué. Et de quelle efficacité parlons-nous d'ailleurs? Quels résultats étaient attendus? Abattre la censure? casser les paires de ciseaux de l'arbitraire et de la bêtise? Ouvrir les portes et les fenêtres dans un château sombre? ... Non, nous savions bien depuis le début que ce n'était pas cela. Le plus important pour nous était d'être nombreux, un jour donné, pour dire d'une même voix un même message honorable.
C'était peut être une tentative -consciente ou inconsciente- de nous désolidariser de la masse dormante, ou d'ôter de nos visages la poussière sous laquelle nous étions ensevelis.
Le simple fait de dire, d'une même voix, un "Non" à la face de l'injustice intellectuelle dans laquelle nous nous sentions maintenus était probablement un but en soi, l'objectif suprême. Et cette envie, réalisée à 10, 100 ou plus, avait l'effet euphorisant des grandes rencontres, de l'union sacrée. Tous ensemble contre la censure! Oui nous sommes tous ensemble, mais c'est tout!
Quelques années plus tard, les journées se ressemblent, on appelle toujours à abattre les mêmes murs. Alors que je retrouve un semblant de conscience de ma propre arrogance passée, je vois d'autres s'enthousiasmer, probablement avec toute la bonne volonté du monde et en toute honnêteté, dans ce bain fait d'envie. L'envie de liberté.
Ceci doit-il cesser? Je refuse d'y croire. Ce serait un aveu d'échec dont je ne subirai pas l'effet handicapant. Rien ne nous empêche, seul ou à plusieurs de dire, un jour par an, ou tous les jours que Dieu fait, que nous sommes contre l'arbitraire, que cela commence à bien faire, que nous en avons par dessus la tête de vouloir ouvrir une page, lire un article, voir une vidéo et de devoir faire tout un circuit du combattant pour atteindre la Terre Promise. Mais après?
N'aurions-nous pas -et c'est bien ironique finalement- perdu de vue l'essentiel? détourné la discussion? à nos dépens qui plus est!
Agir n'a un sens que lorsque nous savons et que nous avons bien conscience de la place, du rôle, de l'objectif de chaque chose. Et vous voulez que je vous dise? Après une longue réflexion, et bien que je continue à défendre certains d'entre nous qui y croient encore,la liberté d'expression ce n'est pas un combat politique. C'est en réalité bien plus que cela: une façon d'être, une conviction intime, un réflexe, certes brimé par moments, mais qui doit rester en vie, quelque part au fond, et être exhibé avec mesure, efficacité. La liberté d'expression n'est pas censée être dispersée aux quatre vents, hurlée sur les toits étendards en main. Ce n'est pas un slogan, c'est une vérité absolue qui s'impose par une conscience collective, un accord tacite qui repousse les barrières jour après jour, centimètre par centimètre.
Ce ne sera jamais un cadeau, ce ne sera jamais un don, ce ne sera jamais une récompense.
Voilà plusieurs jours que je suis ici parmi vous, en train de contourner patiemment les obstacles à chaque fois que je veux me balader au gré des pages. C'est presque un jeu d'enfant quand on le prend avec une pointe d'humour et de distance. Certes, ce saut d'obstacles ne devrait pas exister, mais est-ce vraiment la source du problème ou une de ses innombrables conséquences? C'est une question dont j'ignore encore la réponse. Aussi difficile à résoudre pour moi que la question de l'oeuf et de la poule. Mais comment connaître la réponse définitive? et existe-t-elle vraiment?
La démocratie est-elle synonyme de liberté, la liberté donne-t-elle accès à la démocratie? laquelle précèdera l'autre?
Et si nous disions quelque chose de plus radical, de plus définitif?
Et si la liberté d'expression n'était pas un débat politique?J'en suis de plus en plus convaincue. La liberté d'expression ne peut être le discours d'un parti contre un autre. La bataille politique ne pourra jamais se construire là dessus. Ce serait presque un signe de mépris envers nos concitoyens de penser que seul notre envie commune de liberté pouvait apporter le bonheur au peuple.
J'entends déjà hurler au blasphème, et je le comprends. Nous sommes nombreux à avoir été un jour ou l'autre choqués par une sentence sans appel: "la liberté d'expression n'est pas une priorité". Quelle horreur direz vous!
Est-ce que j'accepte cette sentence aujourd'hui? Encore une fois, je m'y refuse. Je ne peux prononcer ces mots sans un arrière goût amer. Par contre je veux bien avouer aujourd'hui que ce n'est pas LA réponse. Ce ne peut être qu'un outil parmi d'autres, un objectif qui apportera plus d'air, un plaisir que nous voulons tous éprouver un jour, vivre à chaque instant, exercer à chaque acte de la vie quotidienne. Mais on ne construira jamais une quelconque relève avec des mots, même les plus justes, les plus honorables, les plus courageux.
La liberté d'expression ne peut être qu'une composante, certes lumineuse mais bien fragile, dans un débat politique.
Serait-je devenue cynique? ou simplement pragmatique? Quelqu'un aurait-il réussi à me convaincre le baisser les bras?
Peut-être suis-je déçue tout simplement ... déçue que la liberté n'ait pas trouvé de support solide, fait d'actes importants, de schémas aux contours clairs, de propositions réalistes, d'alternative consistante, de conscience et d'honnêteté intellectuelle.
Où sommes-nous aujourd'hui? Dans une prison dorée dont seuls les barreaux nous retiennent prisonniers? Nous en sommes bien loin. Et ce serait une bonne chose si chacun, loin de toute tension, de toute polémique, de toute accusation, se posait quelques questions.
En attendant de trouver les réponses, je cherche encore...